Il tombe ce soir une poussière, entre pluie et neige, alors que la ville s’est endormie de fièvre. Des lambeaux de corps se dressent encore ici et là, souvenir de nos yeux fermés. Une statue même a été érigée. Et les gens tournent autour comme vautours sur leur proie pourrie au soleil, asséchée et ensablée. Les voitures se recouvrent doucement d’une fine couche, mais personne ne sait de quelle matière il s’agit. A vrai dire, tout le monde s’en fiche. Le monde pourrait encore s’arrêter de tourner. Tout le monde fermerait les yeux. Et mes os en haillons s’étaleraient une fois pour toutes sur les chemins.
Du temps où mes bras l’entouraient, nous pouvions encore penser à l’espoir. Parce que rien ne nous permettait d’oublier la rupture. Rien ne nous permettait d’avorter nos envies. Et, surtout, rien ne nous permettait de nous voir en face. Miroirs de nos propres égoïsmes, nos yeux ne reflétaient que l’ego en fusion. Les images nous aveuglaient. Nous étions laids et nous l’avions oublié. Nous étions pauvres et nous sentions désinvoltes. Nous n’avions rien pour nous et la ville nous bâtissait une carapace de barbelés sans espoir d’évasion. Nous n’avions rien pour nous et la ville nous tissait un réseau de relations auxquelles nous agripper. Nous n’avions rien. Et la ville nous enfonçait dans son sol craquelé.
Sans nom, nous étions anonymes. Sans destin, nous étions libre de suivre.